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Atelier d’écriture lundi 15 décembre 2025

HÉRÉDITÉ

Ce mot, qui impose son déterminisme en le faisant remonter du plus profond de nos racines, remet en cause la notion même de libre arbitre. Pour répondre à ce séisme, j’avais imaginé de développer les classiques « thèse, antithèse, synthèse » autour de cette question cruciale : mérite-t-on d’être qui on est ? Mais comme je n’ai pas deux heures, que notre atelier d’écriture n’est pas le café philo et que Marie-Claude(*) veut toujours qu’on fasse court, j’ai décidé de raconter autre chose.

Voici donc l’histoire d’un pauvre vieillard de 82 ans, dévasté par ce qu’un courrier vient de lui révéler.

Il est là, abattu devant sa table de travail.  Devant lui s’étalent encore les feuillets du rapport qu’il vient de lire. Lentement il repose ses lunettes, à quoi bon y voir clair maintenant qu’il ne sait plus qui il est. Dans le brouillard de ses souvenirs, sa vie défile en lambeaux effilochés. Mais est-ce vraiment sa vie ?

Des souvenirs réels de son père, il n’en n’a aucun ; il avait tout juste trois ans quand il a quitté le foyer. Sa mère ne lui a pas non plus beaucoup parlé de lui sauf pour lui dire qu’il était en partie Cherokee.

Avec quels mots lui disait-elle cela, avec quelle intention ? Il ne sait plus. La seule chose qu’il sait c’est que cette filiation au sang indien, il se l’est appropriée complètement et cela depuis toujours.

Thomas King se lève d’un coup, il a besoin de se voir dans un miroir. Son visage allongé, ses paupières supérieures qui lui brident un peu les yeux, son teint mat et ce grand espace entre le nez et la bouche, tout est là qui s’accorde avec ses origines. Mais est-ce vraiment son visage ou bien celui qu’il s’est composé après quatre vingt deux années d’existence ?

Lentement, il revient à son bureau en longeant les rayonnages de sa bibliothèque. Il lui semble que sa vie pourrait défiler au rythme des reliures qu’il balaye du regard.

Malgré cet abandon paternel, son enfance n’a pas été malheureuse en Californie, il y a même poursuivi des études universitaires brillantes. Mais, quand il y repense, les origines de ce père absent l’ont guidé dès cette époque et pendant toute sa carrière. Il revoit ses étudiants à qui il enseignait les bases des cultures et des défenses des peuples autochtones, cet engagement ne l’a jamais quitté et il lui doit aujourd’hui toute sa notoriété.

Comme si tous les peuples opprimés par l’histoire des États Unis ne lui suffisaient pas, il a fallu qu’il aille vivre au Canada pour y découvrir et défendre d’autres oppressions. Il ne le regrette pas, c’est surtout là-bas que sa notoriété d’écrivain s’est construite.

Il s’arrête un moment devant la reliure d’« Un indien qui dérange », son best-seller, Il revoit la cérémonie pour la remise du Prix littéraire du Gouverneur général du Canada et celle pour la médaille Stephen Leacock qui récompensait l’humour dont il a toujours émaillé ses récits.

Il en est persuadé, toute cette reconnaissance ne lui a été accordée que parce qu’il s’affichait comme un descendant de l’un des ces opprimés. Dans l’esprit de ses lecteurs, ses origines justifiaient son action pour cette cause.

Il avait bien eu, dans sa jeunesse, la curiosité de faire des recherches sur les origines de son père dans l’Oklahoma, mais avec ses faibles moyens personnels et l’absence d’Internet à cette époque, il n’avait pas réussi à remonter sa généalogie de manière probante.

Quelle idée avait-il eu, à quatre-vingt ans passés, de contacter l’Alliance Tribale contre les Fraudes pour leur demander de reprendre ce sujet avec leurs moyens actuels ?

Le rapport était formel, il n’avait strictement aucune parenté avec le peuple Cherokee. Cette révélation l’avait anéanti et il se sentait maintenant coupé en deux entre celui qu’il avait voulu être et celui qu’il était.

Il avait lu et relu le rapport, en vain, l’évidence était incontestable et il l’avait ressentie comme un rejet de « sa » communauté ; celle qu’il avait toujours revendiquée et défendue.

Tout son avenir lui était maintenant devenu totalement inconcevable, convaincu qu’il était qu’on allait désormais le considérer comme un usurpateur.

C’est il y a une dizaine de jours et à la radio, que j’ai entendu évoquer cette histoire, un matin par dessus mon bol de céréales. Quand le mot « hérédité » est sorti du chapeau, j’y ai repensé tout de suite.

Et maintenant que vous aussi, vous connaissez cette histoire, qu’en pensez-vous : Thomas King mérite-t-il d’être ce qu’il est ?

Si vous avez deux heures…

(*) Marie-Claude est l’animatrice de notre atelier.


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