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Atelier d’écriture lundi 26 janvier 2026
DESTIN
C’est Georges qui l’avait su en premier. La nouvelle était arrivée par radio jusqu’à Rambervillers puis par les lignes jusqu’au secteur des Bois du Ban. En tant que téléphoniste, il était à côté du capitaine quand l’appel était arrivé : l’armistice avait été signé tôt le matin et prenait effet à 11h. Le capitaine, incrédule, avait fait rappeler l’État Major pour obtenir confirmation.
Le bouche à oreille avait pris le relais. L’annonce avait stoppé Louis et Auguste, occupés avec trois autres à étayer cinq mètres de tranchée menacés d’éboulement.
Auguste tomba les deux genoux dans la boue, les mains tendues vers ce qu’il pouvait voir du ciel, le regard exalté.
Louis restait dubitatif. Entre le suicide du Kaiser et l’assassinat d’Hindenburg il en avait entendu d’autres des rumeurs. Après une hésitation, il reprit en main sa masse et se remit à l’ouvrage ; après tout, ça n’empêcherait pas la terre de s’ébouler.
Dans la matinée, on entendit encore quelques coups de feu lointains. Un moment, une mitrailleuse crépita du côté de Fréménil, lâchant ses salves comme les hoquets d’un animal qui agonise. Un soleil pâle filtrait au travers de la brume immobile. Les hommes parlaient peu. Ils restaient là, dans l’attente et l’incompréhension, à la fois soulagés et désemparés, inquiets même de se sentir si indifférent.
A 11h, le capitaine fit sonner le clairon. On en entendit d’autres répondre en écho au-delà de la brume mais, l’intermède terminé, les esprits et les ventres s’inquiétèrent à nouveau de savoir si la roulante viendrait aujourd’hui et avec de quoi renouveler l’ordinaire.
Dans l’après-midi les cloches d’Ogéviller sonnèrent pendant deux heures de rang. Cela ne troubla pas les plus abrutis de fatigue qui, accotés par deux ou trois, épaules contre épaules, s’étaient endormis la bouche ouverte, assis au fond du boyau le dos contre la terre. La nuit fût sans lune et des plus tranquille. Il n’y avait rien pour distraire les hommes de la lancinante tristesse qui imprégnait le souvenir de leurs camarades disparus : ceux qui avaient rencontré leur destin, ceux qui n’avaient pas eu de chance, ceux qui n’avaient pas résisté.
Le lendemain, la torpeur se dissipa un peu. La rumeur courrait qu’il n’y aurait pas d’ordre de déplacement avant quinze jours ; il fallait bien s’organiser. Vers 9h, les sentinelles annoncèrent des mouvements de repli dans les lignes allemandes.
Georges, comme les autres, se hissa pour assister au spectacle. En face on faisait de même ; sous la visière des casques les regards se croisaient à distance. Georges en resta interloqué : avec un simple papier signé là-bas, dans un autre monde, on pouvait ici, à nouveau se regarder et se laisser vivre ! Pourquoi avait-il fallu attendre quatre ans pour arriver à ça ?
En début d’après-midi, les dernières colonnes allemandes disparurent derrière les collines qui délimitaient, vers l’Est, la vallée de la Vezouze. Avec trois heures de retard, la roulante arriva enfin. Il n’y restait plus que ce qui avait pu être sauvé du pillage des sections desservies avant eux le long de son trajet. On faillit en venir aux mains. Le soir, le lieutenant qui n’avait rien d’autre à offrir, autorisa les feux pour donner un peu de réconfort à la troupe.
Georges, Auguste et Louis avaient fini par trouver un endroit où s’installer, à une centaine de mètres de leur dernière position en descendant vers la Vezouze. Tout le versant Est avait été ravagé par les tirs incessant de l’artillerie allemande qui avait essayé depuis deux mois de les déloger de la crête boisée qui dominait à la cote 300. Du bois, il ne restait plus que des troncs sans branches, des moignons d’arbres de hauteur variable dont ils ne distinguaient plus dans l’obscurité que les taches claires de leur déchirures.
Le sol n’était plus qu’une terre stérile, sortie des profondeurs des cratères, chaque nouvelle explosion venant bouleverser le relief créé par la précédente. Dans ce chaos, ils avaient eu du mal à trouver un endroit assez plat pour établir leur foyer.
Tous les trois partageaient une enfance campagnarde, de celle qui apprend à apprécier le réconfort d’un feu. Depuis qu’ils étaient revenus sur la ligne de front, pas une fois ils n’avaient pu profiter de ce bonheur. Quand il y eut assez de braises, Georges sortit de son Havresac une boite de « singe » et la cala au milieu avec deux pierres : pour une fois ils allaient manger chaud.
« Hé d’où tu la sors celle-là ? » demanda Louis.
Ils continuaient de parler à voix basse, intimidés par le silence, craignant peut-être de réveiller les fracas et leurs cortèges de terreur. A un moment Auguste n’y tint plus :
« Alors, Georges, on s’en est sorti, hein, t’as vu ! Tu es bien obligé d’y croire maintenant au destin, non ? »
Georges appréciait son sergent, il le tenait en estime depuis le jour où il avait refusé de remonter ses hommes au front tant qu’ils n’auraient pas eu un ravitaillement correct mais il ne partageait pas sa façon de penser, cette manière de croire qu’il y avait un Dieu qui décidait de tout. Pour lui, l’enfer c’était ici, le purgatoire c’était les cantonnements à 15km derrière la ligne de front, le paradis c’était sa vie d’avant. Il lui répondit avec son sourire goguenard :
« Tu parles ! On a eu de la chance, c’est tout. On a eu des chances et on a su en profiter; rien d’autre ».
A part des écorchures et des engelures, il n’avait jamais été blessé, pourtant, quand il devait courir à l’autre bout des boyaux pour réparer les lignes téléphoniques mises à mal, il en avait eu des « marmites » qui lui étaient passées au ras des moustaches. Il avait l’oreille, au sifflement qui les accompagnait il savait si ça passait au-dessus ou si c’était pour lui. Il avait toujours trouvé un recoin où s’aplatir à temps puis en ressortir, couvert de terre mais indemne. C’est ça qu’il appelait « ses chances ».
« Et toi, Louis, qu’est-ce que tu en penses ? »
« Tu le sais bien que je n’ai pas d’avis, répondit Louis, et puis à quoi ça sert de poser des questions quand on ne peut pas y répondre, hein ? »
Quand il avait eu le poumon perforé, Louis ne s’était pas posé de questions. Après que la douleur l’eut jeté à terre il avait constaté qu’il était toujours vivant et il s’était juste dit : puisque c’est comme ça, je vais vivre. Il y avait gagné trois mois d’abri à l’hôpital, ensuite il était retourné dans la fournaise ; parce qu’il était guéri, parce que c’était comme ça. Il prendrait ce qui viendrait. On lui avait épargné de retourner à la sape, trop physique après sa blessure. Il en avait été soulagé. De piocher à genoux pour creuser les « fourneaux », l’oreille sur le qui-vive à guetter l’avancée des taupes d’en face, il en était sorti épuisé. A quoi ça aurait pu lui servir, quand il était tout seul au cœur de la terre, de se demander s’il était encore vivant ou déjà mort ? Il fallait creuser, il avait creusé.
On lui avait dit que maintenant il irait aux projecteurs. Il avait entendu dire que c’était le meilleur endroit pour se faire dégommer par les artilleurs mais il avait juste demander sur quel secteur il devait aller. Il se méfiaient de l’avis des autres, il verrait bien par lui-même.
Entre les trois hommes la conversation s’était arrêtée, le « singe » n’était plus qu’un souvenir, chacun fixait les flammes abîmés dans ses pensées.
Louis regardait ses mains calleuses, desséchées par l’avidité de la terre, râpeuses comme de l’émeri par les morsures du gel. Ces mains-là, sauraient-elles encore un jour donner des caresses ?
Auguste se leva pour remettre du bois sur le feu qui faiblissait. La nuit venait juste de commencer et les matins de novembre étaient terribles par ici. A nouveau les flammes montaient hautes et lumineuses, chargées d’espérance.
Quand la chaleur du foyer eut suffisamment diffusée dans la terre, l’obus qui y était enseveli, intact, libéra sa haine. Dans un claquement de tonnerre, une nuée de braises et de terre s’éleva dans les airs pendant que des entrailles jaillissait la grêle serrée des shrapnels pulvérisant les tisons, broyant les os, déchiquetant les chairs.
Sur le versant qui descendait à la Vezouze, un nouveau cratère s’était formé. Éparpillés sur ses bords, les lambeaux d’Auguste, Georges et Louis s’étaient mêlés dans une ultime communion avec l’argile. Celui qui croyait à son destin, celui qui croyait à la chance, celui qui attendait de voir. Leur différence était insignifiante.
Quelques explications : l’histoire de ces soldats, morts après l’armistice d’avoir fait un feu là où il ne fallait pas, m’a été racontée par mon père qui la tenait lui même de son père : je la tiens donc pour vraie. Pour l’étoffer et la rendre moins « fait divers », j’y ai introduit comme personnages, mes grands-pères et le frère de ma grand-mère. C’est en cela que j’en ai fait une « fiction vraie » car la sape, la blessure au poumon, le service des projecteurs, le téléphoniste, le refus de remonter au front le ventre vide sont des choses vécues qui nous sont parvenues soit oralement, soit par des écrits retrouvés. Pour le lieu, j’ai déplacé la bataille du Bois Le-Prêtre – 1916, à côté de Pont-à-Mousson – , relatée dans un carnet manuscrit de Georges, sur la ligne de front telle qu’elle était en novembre 1918, en cherchant une crête boisée dominant une rivière. Entre Ogéviller et Fréménil, cette crête existe et quand je dis qu’elle culmine à la cote 300 : foi de topographe, c’est vrai !
J’ai une profonde admiration pour la résilience dont a fait preuve cette génération : d’abord pendant ces quatre années d’horreur puis ensuite en ayant le courage de faire semblant d’oublier pour croire à nouveau à la vie. Ce texte est un hommage.
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