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Atelier d’écriture du 27 janvier 2025
« BLEU »
D’abord il a fallu se lever tôt parce que la visite était prévue dans la matinée et que ce n’était pas à côté.
Pour y aller, on devait commencer par emprunter ces avenues qui contournent la ville et laisser les remparts sur la droite. A n’importe quelle heure, elles sont encombrées d’un trafic chaotique de voitures à moteurs, de voitures à bras, d’ânes trottinant à petits pas et tout ça infiltré d’une flottille de mobylettes qui pétaradent à tout va des nuages de fumée bleue.
Les explications étaient simples : une fois dépassé le quartier du Guéliz, il fallait s’aventurer sur la gauche dans le dédale des petites rues. On était tout juste à la fin du mois d’avril mais déjà, l’ombre des murs attirait nos pas. Bien sûr, notre plan était beaucoup trop sommaire et il a fallu accepter qu’un enfant nous monnaye son savoir pour nous mener jusqu’à l’entrée.
Nous n’étions pas les seuls. Il fallut encore se mettre dans la file et attendre son tour pour acheter son ticket.
Mais, dès qu’on franchit l’entrée, la ville n’existe plus ; elle est restée de l’autre côté du mur. On a plongé dans un autre monde, celui d’un jardin exotique et merveilleux. On navigue dans une mosaïque d’ombres et de lumières qui bougent au gré des balancement des feuilles. Pour retrouver son équilibre, on reste là, immobile, l’œil rivé sur le reflet d’un bassin, l’oreille charmée par un murmure d’eau et le bruissement sec des bambous.
Au détour d’une allée, on perçoit soudain sa présence, alerté par cette lueur étrange qui filtre là-bas au travers des feuillages. Alors on presse le pas, on veut le voir sans entraves, étalé de tout son badigeon sur les murs de la villa.
On pensait que la légende du « bleu Majorelle » était surfaite, exagérément publicitaire et on reste là, les pupilles interloquées. A cinquante ans passés, on n’est plus un bleu et la vie a eu le temps de nous en faire voir de toutes les couleurs mais une comme ça, non, jamais. On essaie de se souvenir comment étaient les vitraux de la cathédrale de Chartres, les toiles de Picasso pendant sa période bleue, les hommes bleus du désert, le bleu-roi des gardes en uniforme, mais aucun n’approche cet outre-mer mâtiné de cobalt que Majorelle a su teinter d’une idée de violet.
Ce cri de couleur est si violent, qu’avec cette densité et cette profondeur il en devient outrancier, comme l’était peut-être le luxe colonial de son inventeur. Sur les façades, les architectes ont peint des encadrements d’un jaune d’or exactement complémentaire. Pour essayer de contenir la dictature du bleu ? En vain, ce ne sont que des barrières dérisoires. Votre rétine est venue, elle a vu, elle est vaincue par ce bleu tout puissant.
C’est fini, vous avez passé le rite, vous voilà parmi les initiés. Désormais, dès qu’un inconnu évoquera devant vous son expérience du bleu Majorelle, vous le reconnaîtrez comme frère. C’est la magie de ces mots poussés par la renommée qui ont le pouvoir d’unir les hommes. Vous entendrez « Majorelle » et sous le battement de son aile vous frémirez d’un souvenir, de quelques images, d’une émotion.
Mais cela, nous ne le savons pas encore. Pour l’heure, nous voilà à nouveau dehors, happés par la vie grouillante de Marrakech. Il est tout juste11h et nous avons déjà si joliment colorié notre journée de touriste….
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