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Atelier d’écriture lundi 12 janvier 2026
CROISIÈRE
Chic ! Encore un mot qui appartient au pays de mes souvenirs !
On associe souvent « croisière » avec « luxe-couteux-pour-oisifs-fortunés ». Je n’ai fait dans ma vie que quatre croisières sur la mer et à une époque où je n’étais encore riche que de mes illusions. J’évoquerai ici deux souvenirs qui ont délimité cette courte période.
Mes croisières furent à la voile et côtières.
A l’École Supérieure des Géomètres et Topographes où j’étudiais, le hasard avait mis dans chacune des trois promotions qui se côtoyaient, quelques uns de ces mordus de voile qui ne juraient que sur la Bible des Glénans. Parti, je crois, du bureau des élèves, le projet d’organiser une croisière enflamma tellement les esprits que ce sont cinq bateaux qu’il avait fallu trouver à louer au départ de Quiberon pour les vacances de Pâques 1977.
Nous étions cinq ou six par bateau. Les compétences avaient été réparties pour assurer sur chacun un chef de bord à peu près confirmé, assisté d’un équipier qui avait déjà pratiqué. Tous les autres n’étaient que des primo-moussaillons armés de leur seul enthousiasme. J’en faisais partie.
La première journée s’étira lamentablement : mer d’huile sans un souffle de vent, « pas un pet de zef » en langage d’initié. Ce n’est qu’en milieu d’après-midi qu’il se leva de nouveau et nous permit d’arriver tardivement à Hœdic ; île minuscule avec un port à sa taille.
Il me semble que deux de nos bateaux seulement trouvèrent une place pour s’amarrer à la jetée. Les trois autres jetèrent l’ancre au milieu d’un bassin à peine protégé de la houle. Ma mémoire n’a conservé du port que l’image de cette jetée à vingt ou trente mètres en avant de notre bateau et, sur notre bâbord, celle des deux autres compagnons de mouillage de notre flottille dont les gréements se découpaient sur l’arrière-plan d’une plage plus lointaine qui accueillait en pente douce les étiages du port. Tout le côté tribord s’est effacé, emporté peut-être par ces bourrasques qui donnaient à notre coque son roulis permanent.
L’obscurité était venue et chaque équipage s’était calfeutré dans les cabines pour s’attabler autour d’un dîner roboratif. Tout le monde était content de ce vent qui avait redonné pour nous permettre de boucler notre première escale. Ah ça ! Pour redonner, il a su le faire ce bougre de vent. Vers dix heures du soir, alors que nous faisions vibrer avec entrain la « chaude intimité du bord », notre capitaine cassa l’ambiance.
« Bon, les gars, j’aime pas ce vent-là, il faut aller mouiller une deuxième ancre sur l’arrière. Qui veut y aller ? »
L’équipage des branquignoles cria au bourreau ! Ça voulait dire quitter la douce chaleur, aller sous les rafales d’embruns mettre l’annexe à l’eau, y charger l’ancre et s’éloigner autant qu’on pouvait pour la laisser filer « le plus loin possible »comme avait dit le capitaine. On trouva quand même deux braves et la deuxième ancre fut mise en place. Cela ne calma pas l’inquiétude du chef.
« On va faire des quarts, il y en a deux qui resteront sur le pont pour guetter si les ancres ne ripent pas. Prenez des repères pour savoir si on bouge ».
Je ne devais sans doute pas faire partie du premier quart car je me souviens de cet étrange abandon qui me saisit au moment de me glisser dans ma couchette cercueil pendant que juste au-dessus de moi le vent faisait hurler les haubans. Je fus réveillé un peu plus tard par des allers-venues précipités et des échanges de voix qui n’avait plus rien d’enjoués ni de sereins.
Nous étions toujours à la même place mais les ancres de nos deux voisins de mouillage n’avaient pas résisté et le vent avait poussé les bateaux de nos camarades jusqu’à l’échouage sur la côte. On voyait très mal dans l’obscurité, on entendait juste des cris d’appel au loin pendant que des éclats de lampes torche zigzaguaient du côté de la berge. Le reste de la nuit se passa sur le pont à fouiller la nuit du regard, rempli d’inquiétude et d’incertitude : en 1977, il n’était pas question d’appeler sur un portable pour savoir ce qui se passait. Ma première nuit de croisière se termina donc par une succession de cafés assez brûlants pour conjurer le froid pénétrant d’une nuit d’avril venteuse dans le port d’Hœdic.
Le lendemain, le vent était tombé. A la marée haute les cinq équipages, dans une même solidarité, entrèrent dans l’eau glacée, renflouèrent les deux bateaux qui s’étaient couchés sans trop de dégâts sur la plage de sable et cet épisode entra, tout auréolé, dans la postérité de nos souvenirs. Loin d’être découragé, j’ai participé ensuite avec bonheur à deux autres croisières le long des côtes bretonnes avant de terminer mes études.
Le deuxième souvenir est tout autre.
1980 et diplômes en poche le hasard de nos affectations comme « Volontaire de l’Aide Technique » nous avait permis de nous retrouver, à trois moussaillons, pour une semaine de croisière dans les Petites-Antilles. Conscients de nos lacunes maritimes nous avions pris les services d’un skipper. Départ de Pointe-à-Pitre, cap sur Montserrat puis Nevis, Antigua et retour. Autre latitude, autre ambiance : soleil implacable, nuages bourgeonnants, jaillissements de poissons volants, guirlandes de planctons phosphorescents illuminant notre étrave à la nuit tombée…
A Antigua, notre skipper nous proposa une escale à « Non Such Bay ». Longtemps j’ai cru que c’était ma mémoire qui avait inventé ce nom suite à l’émerveillement du souvenir. Google Earth m’apprit un jour que non : « Non Such Bay » existe bel et bien. Une fois entrés dans cette baie, nous avions mouillé, le nez pointé vers le large, protégés de la houle par la barrière de corail. Nous étions le seul bateau et autour de nous, je n’ai le souvenir que d’une terre vierge, souillée d’aucune construction, polluée d’aucune autre présence humaine que la nôtre.
En fin de matinée, nous avions plongé, harpons en main, pour aller choisir deux ou trois poissons parmi les multitudes colorées qui animaient la transparence de l’eau. Ensuite, nous étions allés griller notre pêche sur un minuscule îlet planté de quatre cocotiers, émergé là juste pour notre convenance. Je crois ce jour là, avoir frôlé le paradis des chasseurs-cueilleurs aux premiers matins du monde.
Ma période pseudo militaire allait bientôt s’achever et je pressentais qu’après j’allais devoir taper dans le dur et me colleter, sans plus de rémission, avec ma vie d’adulte ; une vie où il n’y aurait plus de temps pour larguer les amarres. Alors, je me suis mis l’escale de Non Such Bay bien au chaud au fond de la tête. Depuis, je sais que je peux y retrouver du soleil quand les jours sont trop gris.
Pierrot, Fanny, Benoît, Pollux, Jeff et les autres, merci à tous pour ces merveilleux souvenirs !
Presque quarante ans plus tard, une coéquipière de ces années d’études qui me fait toujours l’amitié de ne pas m’avoir rangé définitivement dans le passé révolu, m’a offert un jour par mail son regard fulgurant sur cette période : « Nous pouvions tout faire et nous ne le savions pas ».
Vers quelle sagesse ce récit nous a-t-il emmené, poussé par le souffle du mot « croisière » !
Joyeuse dédicace de ce texte à la poignée d’anciens codétenus de la rue Conté qui me suivent toujours…
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