,

Publié le


temps de lecture 4 mn

Atelier d’écriture lundi 23 février 2026

Tronçonneuse

Pendant une vingtaine d’années, j’ai été bûcheron du dimanche cinq ou six fois par an. Il s’agissait pour moi d’entretenir un terrain familial.

Quand mes parents l’avait acheté, en 1968, ce n’était qu’une grande prairie qui s’étirait le long d’une petite rivière. Ils firent creuser un peu plus la partie marécageuse où ne poussait que des joncs pour en faire un tout petit étang autour duquel ils plantèrent des bouleaux, des pins et des peupliers ; les aulnes, eux, s’invitèrent tout seul. Avec une maisonnette légère qui nous offrait, sur à peine 25 m², le confort d’une cheminée et d’un robinet d’eau, ce fût pour moi pendant cinquante ans un lieu charmant où nous venions régulièrement pour quelques jours goûter les joies archaïques d’une vie sans électricité.

Trente années après leurs plantations, les arbres avaient envahi l’espace et pour l’entretien, j’avais dû prendre le relais de mon père trop affaibli par l’âge.

Pour « bauch’tonner » comme on dit dans le Berry quand on va nettoyer les arbres qui ont trop poussé et qu’on veut utiliser pour les flambées d’hiver, j’avais appris progressivement la langue de bois.

Assez rapidement, je sus converser avec la serpe et la scie à main, particulièrement le petit « passe-partout » de forme triangulaire, si pratique. J’aimais ces longues heures patientes passées à débiter leurs tirades, a capela ou accompagné respectivement du « billot » et de la « chèvre ».

J’avais dû bûcher beaucoup plus pour me familiariser avec la masse et les coins d’acier et même me fendre de sacrés tours de reins.

Le volant, ce croissant emmanché au bout d’une longue perche, me resta définitivement hermétique.

Ma langue paternelle ne connaissant pas le mot « hache » et les arbres grossissant toujours, j’avais dû me résoudre à la mécanisation et m’accommoder des sonorités pétaradantes de la tronçonneuse. Je m’exerçais pour commencer sur des éléments faibles : branches maîtresses ou arbres entiers déjà trop vieux que les vents d’hiver avaient cassés ou arrachés.

Je la trouvais pratique et efficace, quoique un peu lourde pour ma stature de bureaucrate. Nous aurions pu avoir des rapports cordiaux s’il n’y avait eu ces luttes épuisantes , après deux ou trois mois d’inactivité, pour la décider à redémarrer ce foutu moteur deux temps auquel je ne comprenais rien.

Vint le jour où il me fallut faire tomber cinq peupliers qui avaient été plantés jadis le long du tout petit côté du terrain que longeait la route. Le genre de route où, quand il y passait une voiture, chacun levait les yeux de son ouvrage pour regarder qui avait eu l’audace de s’aventurer aussi loin au milieu de nulle part.

Les quatre premiers, qui avaient grandi en restant plutôt malingres, m’obéirent au doigt et à l’œil dans leurs chutes. La méthode de l’encoche en coin à l’opposé du trait de coupe, doctement expliquée dans le manuel d’utilisation de la machine, donnait de bons résultats.

Pour le cinquième, qui sur environ dix mètres avait développé une ramure beaucoup plus étoffée et dissymétrique, ce fût l’échec. Je vis la cime partir du mauvais côté et, dans un arc de cercle irréprochable, l’arbre s’affala magnifiquement… en plein travers de la route ! Il s’en suivit une course contre la montre avant l’arrivée d’une hypothétique voiture pour le tronçonner en morceaux suffisamment courts pour nous permettre de les évacuer au fur et à mesure. Le tout sous-tendu par de ferventes prières à tous les Saints-Carburateurs de la terre pour que la mécanique ne se mette pas, elle aussi, en travers.

Tout se termina bien. Au pire, le premier conducteur qui passa par la suite se demanda-t-il ce que faisaient sur la route tous ces copeaux de bois…

Cette aventure de « Monsieur le bûcheron du dimanche » fût suivi d’un de ces lundis où j’étais vraiment content de pouvoir m’abîmer dans la contemplation de mon ordinateur, les bras bien à plat sur mon bureau, le dos bien calé contre mon siège, satisfaisant ainsi aux exigences de mes courbatures.


⭐ Laissez votre avis sur cet article !

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *