{"id":1086,"date":"2013-05-21T18:24:00","date_gmt":"2013-05-21T16:24:00","guid":{"rendered":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/?p=1086"},"modified":"2025-09-14T22:12:09","modified_gmt":"2025-09-14T20:12:09","slug":"lecume-des-ans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/text\/lecume-des-ans\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9cume des ans"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-group has-global-padding is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"is-style-text-annotation is-style-text-annotation--1\">temps de lecture 7 mn<\/p>\n\n\n\n<p>En mai 2013, ce billet est n\u00e9 de la conjonction de 3 \u00e9v\u00e9nements :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Le visionnage du film de Michel Gondry \u00ab L&rsquo;\u00e9cume des jours \u00bb (Romain Duris, Audrey Tautou \u2026) qui m&rsquo;a replong\u00e9 dans ma passion de jeunesse.<\/li>\n\n\n\n<li>Mon anniversaire (59 ans) : d&rsquo;o\u00f9 le titre du billet \u00ab L&rsquo;\u00e9cume des ans \u00bb<\/li>\n\n\n\n<li>Une lombalgie tenace qui a incarn\u00e9, \u00e0 point nomm\u00e9, cette usure du temps qui nous gouverne.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Bref, j&rsquo;ai tent\u00e9 l&rsquo;humour d\u00e9jant\u00e9 sur fond de d\u00e9sesp\u00e9rance\u2026. \u00c0 vous de juger<\/p>\n\n\n\n<div style=\"background-image:url(&apos;https:\/\/icarrouseljp.fr\/wp-content\/uploads\/images-site\/Fond_article_texte.jpg&apos;);background-position:50% 50%;background-size:cover;\" class=\"wp-block-group style-roman has-global-padding is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained has-background\">\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Le billet du <em>21 <\/em>mai<em> 2013<\/em><\/h3>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">L&rsquo;\u00e9cume des ans<\/h3>\n\n\n\n<p>Le comte Pierre-Jean Audubon de Chanteclou dormait du sommeil du juste. Que l\u2019aube \u00e0 venir se l\u00e8ve sur le premier jour de sa soixanti\u00e8me ann\u00e9e ne l\u2019avait pas troubl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 son m\u00e9tabolisme s\u2019\u00e9tait adapt\u00e9 aux r\u00e9veils matinaux. A 5h30, son horloge interne lui intimait de quitter la position lat\u00e9rale de s\u00e9curit\u00e9 pour adopter, \u00e0 plat sur le dos, celle du ronfleur imp\u00e9nitent. A partir de 5h45, son niveau de conscience s\u2019\u00e9levait progressivement, imbibant d\u2019abord les r\u00e9gions occipitales puis baignant le lobe temporal gauche. D\u00e8s qu\u2019il arrivait \u00e0 hauteur de l\u2019exutoire du tympan, le conscienciom\u00e8tre, en alerte sur sa table de chevet, d\u00e9clenchait la radio. Aussit\u00f4t, le flot des mauvaises nouvelles, en se se d\u00e9versant dans l\u2019oreille, faisait contre-pression. Effray\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9, la conscience refluait, \u00e9vitant ainsi l\u2019h\u00e9morragie.<\/p>\n\n\n\n<p>En aventurant son orteil t\u00e9m\u00e9raire sur la toison boucl\u00e9e du mouton des Carpates qui lui tenait lieu de descente de lit, le comte sut imm\u00e9diatement qu\u2019elle \u00e9tait revenue. Deux jours d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il en entendait la rumeur lointaine au fond de son corps. Il avait esp\u00e9r\u00e9 b\u00eatement qu\u2019elle se tarirait d\u2019elle-m\u00eame. Il n\u2019en \u00e9tait rien. A la faveur de la nuit, l\u2019\u00c9cume des Ans s\u2019\u00e9tait empar\u00e9e de sa premi\u00e8re vert\u00e8bre lombaire, \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt la deuxi\u00e8me, ou encore les deux \u00e0 la fois. D\u00e8s qu&rsquo;il essayait d&rsquo;incliner son buste entre 15\u00b0 et 25\u00b0 sur la verticale, la b\u00eate, impitoyable, lui envoyait la d\u00e9charge d&rsquo;une douleur fulgurante qui lui vrillait la moelle \u00e9pini\u00e8re jusqu&rsquo;au bulbe rachidien et le stoppait net.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comte \u00e9tait un usurpateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre son faux titre, qui ne l&rsquo;\u00e9pargnait pas de perdre son temps \u00e0 gagner sa vie, il trichait sur son \u00e2ge. Il affichait une fausse juv\u00e9nilit\u00e9 et cachait soigneusement sa carte d&rsquo;identit\u00e9, n&rsquo;ayant jamais r\u00e9ussi \u00e0 soustraire son acte de naissance \u00e0 la vigilance de l\u2019\u00c9tat Civil.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l&rsquo;heure, Pierre-Jean Audubon de Chanteclou, les deux mains appuy\u00e9es sur le lavabo et le genou fl\u00e9chi, m\u00e9ditait sombrement. Nonobstant, pr\u00e9tendant humilier le mal en l&rsquo;ignorant, il d\u00e9cida de boire son jus de citron ti\u00e8de comme \u00e0 l&rsquo;habitude et il s&rsquo;offrit le luxe d&rsquo;enfourcher son v\u00e9locip\u00e9dal pour rejoindre son bureau. D&rsquo;exp\u00e9rience, il avait constat\u00e9 que le basculement lat\u00e9ral et alternatif du bassin, induit par la pratique de la machine, causait certaines naus\u00e9es aux douleurs vert\u00e9brales accroch\u00e9es plus haut et leur faisait l\u00e2cher prise.<\/p>\n\n\n\n<p>A la premi\u00e8re c\u00f4te, il dut r\u00e9duire ses ambitions, descendre dans les plateaux, monter dans les pignons et rouler \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie. \u00c9vitant soigneusement les pav\u00e9s, \u00e9pargnant les poules \u00e0 la couvade et usant de la roue libre jusqu\u2019au moyeu, il finit par arriver aux abords de la Gare de Lyon.<\/p>\n\n\n\n<p>Au tennis, le comte ne s\u2019autorisait que l\u2019usage du coup droit&nbsp;; par honneur \u00e0 son rang. C\u2019est ainsi qu\u2019un revers de la vie le d\u00e9sempara. A la suite de cet effet pervers, il s\u2019\u00e9tait r\u00e9solu \u00e0 exercer, \u00e0 la Compagnie, le m\u00e9tier de dresseur de plans.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019y employait plus particuli\u00e8rement aux op\u00e9rations de mise \u00e0 jour. Quotidiennement, il lui fallait descendre dans les caves de l\u2019\u00e9tablissement, chercher un lot des tubes qui contenaient les pr\u00e9cieux parchemins et les remonter \u00e0 l&rsquo;air libre. Il devait ensuite, un par un, sortir les calques de leur \u00e9tui et les exposer, en les d\u00e9roulant, \u00e0 la lumi\u00e8re du jour. C&rsquo;\u00e9tait un travail sans fin, qu&rsquo;il fallait r\u00e9p\u00e9ter p\u00e9riodiquement pour emp\u00eacher les plans de s&rsquo;\u00e9tioler. Certains dessins, dress\u00e9s sur calque v\u00e9g\u00e9tal, profitaient de leur nature pour r\u00e9ussir une greffe avec le tube en carton o\u00f9 ils logeaient. Il devait alors couper d\u00e9licatement au scalpel le p\u00e9doncule qui les retenait, tout en luttant contre le rouleau qui se d\u00e9battait violemment. A cause de la lumi\u00e8re du jour il s&rsquo;\u00e9pargnait, du moins en hiver, de travailler trop t\u00f4t le matin et trop tard le soir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comte esp\u00e9rait s&rsquo;absorber assez dans son travail pour \u00e9c\u0153urer la douleur. Mais, l&rsquo;\u00c9cume des Ans \u00e9tait tenace. Elle semblait m\u00eame avoir investi la chaise o\u00f9 il lui fallait sans cesse s\u2019asseoir et se relever car celle-ci s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 grincer, atrocement.<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<div style=\"background-image:url(&apos;https:\/\/icarrouseljp.fr\/wp-content\/uploads\/images-site\/Fond_article_texte.jpg&apos;);background-position:50% 50%;background-size:cover;\" class=\"wp-block-group style-roman has-global-padding is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained has-background\">\n<p>Le retour fut un calvaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fringant v\u00e9locip\u00e9dal, insensiblement, avait fait sa mue. Il s&rsquo;\u00e9tait alourdi, des garde-boue avaient pouss\u00e9, devant comme derri\u00e8re. L\u2019excroissance d\u2019une grosse sonnette \u00e0 deux tons finissait de lui donner l\u2019air d\u2019une antique b\u00e9k\u00e2ne. Les pneus avaient enfl\u00e9 et leur caoutchouc collant s&rsquo;accrochait \u00e0 l&rsquo;asphalte, \u00e9puisant le comte dans sa progression.<\/p>\n\n\n\n<p>Bl\u00eame et les cheveux coll\u00e9s sous le casque, Pierre-Jean arriva chez lui, renon\u00e7a \u00e0 suspendre sa monture au crochet et fila sous la douche s&rsquo;abandonner aux apaisements de l&rsquo;hydroth\u00e9rapie \u00e0 haute temp\u00e9rature. En vain.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que pratiquant le rationalisme comme un m\u00e9cr\u00e9ant, le comte n\u2019en gardait pas moins une confiance pu\u00e9rile dans les pouvoirs de l\u2019esprit. Il avait pratiqu\u00e9, six ann\u00e9es de rang, les exercices posturaux du Ya-qu\u2019\u00e0 Yoga et avait conserv\u00e9 de cette \u00e9poque un go\u00fbt prononc\u00e9 pour la relaxation. Il n\u2019avait pourtant jamais r\u00e9ussi, \u00e0 l\u2019\u00e9gal de son Ma\u00eetre, \u00e0 all\u00e9ger suffisamment son esprit pour l\u00e9viter, int\u00e9gralement, au dessus de sa natte. Il d\u00e9cida tout de m\u00eame, en dernier recours, de confier son dos \u00e0 la mousse de son tapis et son mental \u00e0 la conjugaison des \u00e9nergies.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une heure de concentration intense, pass\u00e9e \u00e0 compter ses os, il se trompa, oublia une retenue et l\u00e2cha l\u2019affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00c9cume des Ans, plus que jamais, restait riv\u00e9e \u00e0 ses vert\u00e8bres&nbsp;: elle le tenait maintenant tout entier \u00e0 sa merci.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, terrass\u00e9, Pierre-Jean Audubon de Chanteclou se coucha et sombra aussit\u00f4t dans un sommeil agit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se r\u00eavait nu et grelottant, seul, sur la plage immacul\u00e9e de ses illusions. Une mer grise et huileuse clapotait \u00e0 petites vagues, d\u00e9gorgeant \u00e0 chaque ressac, une frange de mousse jaun\u00e2tre. Profitant du retrait, les bulles d&rsquo;\u00e9cume \u00e9clataient avec un petit cr\u00e9pitement sec de fleurs v\u00e9n\u00e9neuses. A leur place, le sable blanc s\u2019impr\u00e9gnait de marbrures sales.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur l&rsquo;horizon, le ciel, virait au livide.<\/p>\n<\/div>\n\n\n\n<p>Quelques explications apr\u00e8s la lecture de ce billet, un peu particulier\u2026.<br>C&rsquo;est sans doute celui que j&rsquo;ai eu le plus de plaisir \u00e0 \u00e9crire. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un pastiche, d&rsquo;un texte \u00ab \u00e0 la mani\u00e8re de \u00bb . De qui ? De Boris Vian.<br>De 17 \u00e0 24 ans, j&rsquo;ai eu une passion d\u00e9raisonnable pour cet auteur. L&rsquo;\u00e9cume des jours, \u00e9tudi\u00e9 en 1\u00e8re en cours de fran\u00e7ais, a \u00e9t\u00e9 pour moi une r\u00e9v\u00e9lation, une porte dans l&rsquo;univers de Vian o\u00f9 je me suis engouffr\u00e9. Je crois pouvoir dire que j&rsquo;ai tout lu de lui : ses romans, ses nouvelles, son th\u00e9\u00e2tre, ses chansons, ses fausses traductions sulfureuses, jusqu&rsquo;aux chroniques de jazz qu&rsquo;il publiait dans la revue du Hot Club de France (o\u00f9 j&rsquo;ai quand m\u00eame fini par caler!).<br>J&rsquo;ai essay\u00e9 de mettre dans ce texte tous les ingr\u00e9dients habituels du style Boris Vian :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>les expressions prises au pied de la lettre<\/li>\n\n\n\n<li>quelques mots invent\u00e9s pour la circonstance<\/li>\n\n\n\n<li>des \u00e9lucubrations abracadabrantesques scientifiquement b\u00e2ties<\/li>\n\n\n\n<li>des objets vivants qui participent aux \u00e9motions des personnages<\/li>\n\n\n\n<li>un penchant pour l&rsquo;oisivet\u00e9 et un regard acerbe sur le travail<\/li>\n\n\n\n<li>etc.<br><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pastiche \u00e0 la mani\u00e8re de Boris Vian (lect. 7mn)<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":591,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"publication-diaporama","format":"standard","meta":{"_glsr_average":0,"_glsr_ranking":0,"_glsr_reviews":0,"footnotes":""},"categories":[15,14],"tags":[21,38],"class_list":["post-1086","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-billet","category-text","tag-fiction","tag-humour"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1086","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1086"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1086\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1190,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1086\/revisions\/1190"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/591"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1086"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1086"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/icarrouseljp.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1086"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}