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Pour le spectacle annuel de notre atelier d’écriture, à savoir une séance de lecture publique, nous avons revisité les sept péchés capitaux sous la forme d’un procès pour rire. Le tirage au sort m’avait confié la plaidoirie de la colère. Je ne pouvais la reproduire ici sans la faire précéder des chefs d’accusation et du réquisitoire du procureur Eric, complice à l’année et adversaire d’un soir.
Voici donc tout d’abord les chefs d’accusation retenus contre la colère, imaginés par Eric et reformulés à l’économie par Marie-Claude :
Atelier d’écriture vendredi 27 mars 2026
Chefs d’accusation de la colère
Je précise séance tenante, que le procès de la colère est aussi ce soir celui d’une certaine madame Douceur Courroucée, absente en ces lieux certes, mais bien présente dans l’esprit de son malheureux mari, traumatisé par le terrible courroux, coucou dont elle a fait preuve à son égard un beau jour ou peut-être une nuit. Je résume la situation :
Monsieur Douceur Placide rentre chez lui après son élection à la présidence de l’association sportive « Le Golf du Lion », soirée, aux dires de certains, bien arrosée au Rosé de Bessan, et là, sa femme, excédée qu’il n’ait pas pensé un seul instant à essuyer ses pieds crottés de la terre grasse du green sur le paillasson, brise violemment tous ses plus précieux clubs de golf, uniques souvenirs du passé glorieux de ses ancêtres mangeurs de soupe à l’oignon.
S’en suit bien sûr une épouvantable scène de ménage entre la femme et son époux. Mais, bon, passons tout de suite aux différents chefs d’accusation retenus contre Madame Douceur Courroucée et sa colère dévastatrice après la plainte de son golfeur de mari.
La sus-nommée est donc est donc accusée, entre autres :
– De torture psychologique insupportable envers son cher et bien trop tendre, selon l’intéressé, qu’elle n’a cessé d’accabler en lui hurlant dans les oreilles, je cite « Et crac ! Voilà ce que j’en fais de tes putains de clubs de golf ! »
– De terrorisme conjugal pour avoir plongé son mari dans un désordre mental tel qu’il se lève vingt fois chaque nuit en pleurant « Mon fer 9, il est où mon fer 9 ? ».
Monsieur le Procureur et vous-même éminent golfeur, vous avez la parole.
Avec Eric, nous avions convenu de travailler comme dans un vrai procès, c’est à dire en ne sachant rien de ce qu’allait raconter l’autre. Voici donc le réquisitoire d’Eric, sans doute la meilleure plume de notre groupe.
Atelier d’écriture vendredi 27 mars 2026
Réquisitoire contre la colère
Madame la Présidente,
Maître,
Mesdames et Messieurs les Jurés,
Ce que ce tribunal doit juger aujourd’hui est d’une gravité exceptionnelle. Il doit juger ce que la colère fait à l’être humain quand elle le dépossède de sa raison. Ce tribunal doit juger l’absence totale, absolue et vertigineuse de toute circonstance atténuante.
Ce tribunal doit, enfin, mesurer le poids de la responsabilité historique qui pèse sur ses épaules, sur les vôtres Mesdames et Messieurs les Jurés.
Car la colère aveugle n’est pas une circonstance. C’est une capitulation.
C’est le moment précis où un être humain choisit — car il s’agit bien d’un choix — de cesser d’être humain et de laisser la place à quelque chose d’autre. Quelque chose de plus ancien. De plus sombre. De plus bestial.
Nous avons tous éprouvé la colère. C’est le lot de l’humanité depuis que celle-ci existe. Mais entre éprouver de la colère et s’y soumettre, entre ressentir son souffle et en devenir la tempête, il y a un abîme.
Cet abîme s’appelle la conscience morale. La dignité. Le frein intérieur que des siècles de civilisation ont, non sans peine et nous le voyons hélas ce soir, instillé en chacun de nous.
Madame Douceur Courroucée a franchi cet abîme d’un seul pas, sans hésitation, sans un regard pour cet époux soi-disant tant chéri. Et de l’autre côté de cet abîme, elle a brisé. Méthodiquement. Joyeusement. En jouissant le bonheur d’une élection si fièrement acquise, elle a saccagé, piétiné la mémoire golfique d’un homme pur.
Car c’est là que le comportement de l’accusée cesse d’être le simple fait d’une femme en colère pour devenir quelque chose d’autre, quelque chose qui nous glace : une cruauté froide déguisée en gardienne de la morale paillassonne.
Ce tribunal n’a pas affaire à une femme qui a perdu la tête. Il a affaire à une femme qui a prêté sa tête à la bête et qui l’a fait avec tout ce qu’une bête réclame : le sang froid de la vengeance, l’absence de pitié, et surtout ce bruit, celui des os brisés dans la gueule d’un monstre, ce bruit qui hantera Monsieur Douceur Placide jusqu’à son dernier souffle :
« Crac. », « Et crac, ton fer 9 », « Crac ton fer préféré» !!!!!
Mesdames et Messieurs les Jurés, je vais maintenant vous demander un effort.
Non pas l’effort de l’analyse des faits — Ils sont si accablants.
Non pas l’effort de la mémoire — ces faits resteront à jamais gravés dans le trop long livre des infamies de l’humanité.
Je vous demande l’effort du temps long. Je vous demande de quitter un instant ce prétoire, de traverser les années : vous êtes assis, âgé et heureux, dans votre salon un soir d’hiver près d’un bon feu. Un de vos petits-enfants vous regarde avec ses grands yeux plein d’innocence et vous pose une question.
Car il aura appris, à l’école ou dans les livres, — soyez-en certains — l’affaire Douceur. Il sait pour les clubs. Il sait pour le fer 9. Il sait pour les hurlements de jument et les cris de douleur.
Alors,
Alors, il pose LA question. Cette question terrible : « Mamie. Papi. Dis-moi que ce n’est pas toi qui as gracié l’abominable Douceur Courroucée. »
Qu’allez-vous lui répondre ?
Lui direz-vous que vous aviez la tête ailleurs ? Que le dossier vous a semblé complexe ? Que la défense avait soulevé l’argument du paillasson et que, ma foi, cela vous avait donné à réfléchir ?
Lui direz-vous que vous avez eu pitié ? Que Madame Douceur Courroucée vous a semblé sincère dans ses regrets ? Que vous avez préféré le vulgaire de la cruauté à l’intelligence du cœur ? L’histoire retient le nom de ceux qui ont failli au moment décisif.
Elle est sans pitié pour les pleutres qui ont cru que la clémence était une vertu alors qu’elle n’est qu’une lâcheté confortable. L’histoire se souvient de ces salles d’audience où l’on a laissé partir le coupable avec un sourire d’excuse et une tape dans le dos, où l’on a regardé les victimes dans les yeux en disant d’une voix ironique et moqueuse : Tout ça pour des clubs de golf. »
Vous aurez bien compris que ce ne sont pas que des clubs de golf.
Ce sont des clubs de golf portant le nom de Douceur Incarnacion, arrière-grand-mère et championne espagnole d’un homme volontairement blessé, meurtri, anéanti dans son passé.
Ce sont les clubs d’un homme qui fut président, le temps d’une soirée et de quelques rosés, avant d’être fauché par l’impitoyable colère d’une épouse en furie.
Ce sont les clubs d’un homme qui cherche encore, chaque nuit, dans les ténèbres de son désespoir, ce fer 9, son cher fer 9 à jamais disparu.
En conséquence, fort de la certitude que le droit, la morale, le bon sens et la postérité parlent d’une seule et unique voix pour cette cause, je requiers,
au nom du Ministère Public de la ville de Bessan,
au nom de la Constitution de Toutes les Vertus,
au nom de Monsieur Douceur Placide et de son fer 9,
LA PEINE MAXIMALE,
Sans aménagement possible, sans sursis, sans aucune circonstance atténuante et assortie de la mention expresse, gravée au fronton de ce jugement, que la colère n’est pas une excuse, la cruauté n’est pas une passion, et que la grandeur d’une civilisation est avant tout celle de sa justice.
Que ce verdict soit donc juste. Que ce verdict soit donc courageux.
Tout à l’heure, dans la chambre des délibérations, Mesdames et Messieurs les Jurés, vous aurez RDV avec l’histoire, avec la grande histoire de la justice des hommes.
Alors, n’oubliez pas ce bruit terrifiant : « Crac. », « Et crac, ton fer 9 »,
Ou pire, cette insoutenable litanie : « Dis-moi, Papi, Dis-moi Mamie, dis-moi que tu as choisi la douceur contre la colère » !!!
Et voici pour finir la plaidoirie de Maître Gaucharre, nom d’emprunt que j’avais réclamé le temps de ma tirade.
Atelier d’écriture vendredi 27 mars 2026
Plaidoirie pour la colère
Pour la défense, la parole est à Maître Gaucharre.
En tant qu’avocat assermenté et néanmoins syndicalement affilié, je tiens à déplorer avant toute chose, l’insuffisance chronique de moyens dont souffre maintenant l’exercice de la justice.
En effet, les succédanés de robes dont on affuble ici les avocats, en interdisant tout effet de manches, sont une entrave à la défense pour exercer pleinement son art.
Car, qu’est-ce qu’une plaidoirie sans effets de manches ; un Paris-Brest sans pralin ? Un Irish-Coffee sans Whiskey ?
En conséquence, et au nom de l’ensemble du barreau, je dépose requête auprès de la Cour afin d’obtenir le report du procès à des temps meilleurs qui remettront accusation et défense sur un pied d’égalité.
Évidemment, la Présidente rejette la requête à grands coups de maillet la jugeant hors de propos.
Soit, le militant déplore, mais l’assermenté s’incline respectueusement devant la décision souveraine de la Présidente. Je tenterai donc de vous dire par ma simple voix ce que mes bras ne pourront vous crier, bâillonnés qu’ils sont par la rigueur budgétaire.
Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les Jurés, mes Camarades.
Je vous inviterai tout d’abord à un temps d’introspection sincère.
Qu’est-ce qui a fait le succès des albums d’Ergé ?
L’hyperactivité de son jeune héro survitaminé, échappant aux pires périls toutes les deux pages ? Trop puéril !
Les facéties de son chien savant ? Pas crédible !
Non, Mesdames et Messieurs, ce qui a fait le succès des aventures de Tintin, ce sont les colères du capitaine Haddock, mille sabords ! Car ce sont en elles que chaque lecteur se reconnaît.
Il est hypocrite de se la cacher plus longtemps, la colère est le propre de l’homme, elle est chevillée à l’âme humaine.
Ma cliente n’échappe pas à la règle, elle est humaine elle aussi. Elle ne nie pas s’être laisser saisir par l’emportement.
Mais, Monsieur le Procureur vous a trompé en vous présentant, en bloc, la colère comme une et indivisible.
J’en appellerai pour cela à une sagesse souveraine entre toutes, la sagesse populaire. Toute entière contenue dans cet adage qui, j’en suis sûr, ne vous est pas inconnu.
Je citerai donc ces inconnus dont le nombre fait loi : « La colère est à l’homme ce que le chasseur est à la galinette cendrée : il y a la bonne colère et la mauvaise colère ».
Et l’Histoire nous l’a montré de manière éclatante.
Qu’eût été, Mesdames et Messieurs les jurés, camarades, qu’eût été la Révolution Française sans la colère du peuple ?
C’est grâce à la bonne colère de ces opprimés, qui eurent le courage de se dresser tout à la fois contre le mépris de la noblesse, l’opprobre de la bourgeoisie et l’anathème du clergé, que l’on peut aujourd’hui honorer fièrement le fronton de ce tribunal des mots Liberté, Égalité, Fraternité !
Et ce n’est pas la camarade Présidente qui me contredira.
Coups de maillet agacés de la Présidente qui ne supporte pas qu’on l’appelle camarade.
J’entends déjà les remarques pointilleuses de certains : « Oui, mais en 1789, les clubs de golf n’étaient connus que des Écossais »
C’est vrai, je vous l’accorde mais si l’humanité est vieille de plusieurs milliers d’années, elle retombe en enfance à chaque génération et c’est avec de nouveaux avatars que l’Histoire répète les mêmes méandres.
Sans la bonne colère des masses laborieuses de 1934 contre les Ligues, pourriez-vous aujourd’hui, profiter des plages au soleil et des samedi-matins sous la couette ?
C’est la même bonne colère qui poussa aussi Rosa Parks à rester assise dans ce bus dont les lois voulaient la réduire à sa seule couleur de peau !
L’accusation s’est étendue complaisamment sur le passé glorieux des ancêtres du mari de ma cliente : une lignée qui a baptisé son héritier « Placide » !
De cette placidité perverse dont les nantis se réclament pour justifier que rien ne doive changer qui entamerait leurs privilèges !
Ne vous y trompez pas, camarades jurés, la colère qui a animé ma cliente est une bonne colère. C’est la colère d’une femme poussée à bout par l’oisiveté domestique d’un époux essentiellement préoccupé à satisfaire son loisir : puttant par ci, puttant par là, arpentant les greens, l’air avantageux le club sur l’épaule et buvant comme dix-huit trous !
Écoutez le grondement de cette bonne colère, dont celui de ma cliente n’est qu’un faible écho précurseur. Un grondement qui demain deviendra un tonnerre, celui qui accompagnera la prochaine révolution, celle qui mettra un terme au masculinisme prédateur et qui fera rimer colère avec la nouvelle ère où entrera l’humanité toute entière.
Mesdames Messieurs les jurés, camarades, ne soyez pas celles et ceux dont l’Histoire retiendra qu’ils ont tenté un jour de s’opposer à sa marche !
Le public était au rendez-vous, environ 80 personnes et les échos ont été favorables. Pour ce qui nous concerne et pour faire court : on s’est bien amusé !
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