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BRUTUS LE DIPLODOCUS

Un jour que je randonnais sur quelque sentier,
Mon imagination fut soudain titillée.
Je m’entendis hélé d’une voix affermie :
-Alors, on ne reconnaît plus son vieil ami ?
Ce front butté… c’était Brutus, ma vieille branche !
Après tant d’années, il fallait bien qu’on s’épanche.

Je m’arrêtai volontiers et nous conversâmes ;
Il me débita tout de go sa vie de drame.

Ses cousins disparus sous les coups d’Uranus,
Il restait seul : le dernier des diplodocus.
Condamné à manger son herbe dans la pente,
Enfermé dans une solitude accablante.

Il conta ses efforts pour rester accroché,
Le forçant à déjouer l’éboulis des rochers.
Ses hivers de Yéti, sous des mètres de neige
Et la fonte au printemps, quand tout se désagrège.
Il me parla aussi des brûlures de l’été,
Des douleurs de ce froid qui vous laissent hébété.

Il se sentait vieux, léger comme un hologramme ;
Je lui fis une photo pour son compte Instagram.



VESTIGES

Tout est resté ainsi, intact, en l’air
Comme un coin enfoncé dans le mystère.
L’acier bordant la forêt d’une frange,
Aujourd’hui tout cela nous semble étrange.

Une mécanique à hisser les rêves
Que dans leur tête, certains hommes élèvent.
Le témoin d’une de ces idées folles
Dont la mode et le tourisme raffolent.

Engouement d’un temps pour les sports d’hiver,

Barèges en fût, par son funiculaire
Qui la fit monter au rang de première,
Parlant au ciel de toutes ses lumières.

La mode passe et les rêves trépassent.
Voici venu la fin des années grasses.
La forêt efface cette anarchie,
Tout ce labeur, ces efforts ; quel gâchis.



PETIT PYLÔNE

Le voilà ce maillon si dérisoire
Sans lequel on plongerait dans le noir.
Il contribue à l’électricité
Dont nous tirons notre félicité.

Petit pylône au flanc de la montagne,
Sans toi, saurions-nous encore vivre en pagne ?
Tu tiens nos destins au bout de tes câbles,
Sans énergie, de quoi est-on capable?

Planté au bord des gouffres, frêle épine,
Dans les nuées, ta silhouette est bien fine.
Dans la vallée, les hameaux et les villes
Vivent leur vie, suspendue à tes fils.



LES MAISONS D’EN FACE

Une année, à Barèges, notre location ouvrait sur le lit tumultueux du Bastan.
Tous les matins j’assistais au réveil des maisons d’en face.
Pierres parmi les rochers, deux d’entre-elles s’étageaient dans la pente,
semblant s’arc-bouter à son pied pour soutenir l’ubac.

Petites, trapues, modestes elles étaient à l’image des montagnards,
âpres à vivre la rugosité des lieux.

A l’heure où le soleil ne s’intéresse qu’aux cimes
et laisse les vallées dormir encore un peu dans l’ombre froide de la nuit,
je voyais d’un coup un panache de fumée se mettre à orner la cheminée.

J’imaginais les cendres de la veille, nettoyées,
les braises soigneusement regroupées pour redonner vie
au feu du jour dévorant le fagot qu’on lui donne.
Puis les crépitements de l’écorce de la première bûche
offerte aux dieux de la chaleur et du réconfort.

Je devinais l’odeur du feu de bois, mélangée à celle du café fumant
bu, l’air pensif, le dos au feu ou les yeux dans les flammes.

Doux moments de répit avant d’affronter la rudesse de la vie.



FRAYEUR TENTACULAIRE

A moi! Je suffoque et je manque d’air,
Prisonnier du monstre tentaculaire
Aux enchevêtrements spectaculaires
Mêlant leurs emboîtements scapulaires.

A moi Hercule, sors de ta caverne
Délivre moi de cette hydre de vernes
Tranches d’un coup tous ces bras qui me cernent.
Entends moi ! A tes pieds je me prosterne.

Holà, mon imagination, tout doux!
Où vois-tu ici le moindre courroux?
Ces vieux troncs paisibles, noués par l’âge
Ne montrent à ton égard aucune rage.

Tes peurs et tes frayeurs les indiffèrent,
Qu’ils soient feuillus ou conifères.
A tes malheurs ils seront sans émoi,
Jusqu’à ta fin, ils resteront de bois.



ÇA N’A PLUS DE SENS

Quelle est cette nuée, si basse à l’horizon
D’où s’envolent,si haut, ces oiseaux par million?
Quel est ce peintre dont le rouleau de peinture
A laisser, brillantes, ses traces sur le mur ?

Perplexe, on ne comprend plus rien, l’œil est perdu,
Et parcourt en tous sens. Cette image éperdue
Ment, bouleverse et désoriente sans égard
Pour les visiteurs qui se sentent nulle part.

Quand la terre et la mer subitement s’inversent
Les mille éclats d’argent des eaux à la renverse,
Nous délivrent une image qui n’a plus aucun sens
Où notre imaginaire embarque avec aisance.



GEÔLES

Que l’on soit assassin, voleur ou bien martyr
La prison est toujours ce qu’il y a de pire.
Un temps suspendu entre la mort et l’espoir
Huis-clos avec soi-même enfermé dans le noir.

Le point du jour se désespère de franchir
Les croisillons de fer sans jamais les blanchir.
Remords, haine, injustice sans jamais de repos
Écorchent sur le métal les morceaux de leur peau.

Dans l’ombre glaçante en attendant de périr
On guette la clémence qui fera guérir.
On espère encor’ des justices incertaines
Le jugement final délivrant de la peine.



BARÈGES DÉSERTÉE

La ville s’est endormie, la voilà qui rêve
Parmi les nuages qui l’inondent sans trêve.
Mangée par la nuit, la ville fantomatique
S’égoutte en abat jour de lumières coniques.

Pas un souffle, aucun bruit ne vient troubler la brume,
Pas une âme non plus pour attraper un rhume.
Avec ses fenêtres obscures et ses rues vides.
La ville s’est figée en un désert humide.

Derrière ces façades drapées de mousseline
Quel regard voit du ciel sa douceur d’opaline ?
Pauvres Barègeois, avant que la nuit arrive,
Avez-vous fui votre vaisseau à la dérive ?



LE SEIGNEUR DES BRUMES

Le marquis Archibald de Perséplume,
Ce sombre et ténébreux seigneur des brumes,
En haut de sa montagne avait coutume
De forger les éclairs sur son enclume.

Pour accorder ses fracas de tonnerre
Avec les tourments des ciels de Turner,
Il adorait écouter du Wagner
Régalant son oreille aux airs sévères
Des drames immortels qui persévèrent.

Les sapins s’habillaient de ses colères.

Le soleil parfois trompait sa furie
Rampant sur le sol au ras des prairies.
Ralliant avec lui les eaux du torrent
Pour leur offrir les éclats de l’argent.



BONS SOUVENIRS DE…1936

Mon cher Léon,

J’t’envoie c’te carte postale pour te r’mercier.

Moi qu’avais jamais vu la montagne,
v’là qu’j’ai pu descend’ voir mes cousins des Pyrénées.
Moi qu’avais jamais pris l’train plus loin qu’à Juvisy,
v’là qu’j’ai traversé tout’la France !

J’peux te dire qu’les côtes en vélo par ici
c’est aut’chose que celles d’la Butte aux Cailles !

C’t’histoire d’congés payés, c’était vraiment une bath d’idée
et j’espère bien qu’les patrons y pourront jamais nous les r’prendre.

Ça fait tellement du bien de rien faire
et d’prendre un bon bol d’air .
Vive le Front Populaire !

Bien à toi camarade.

Dédé la chignole.



IL Y A DES MATINS (1/2)

Il y a des matins où le jour s’ennuie,
Où le réveil reste épris de la nuit.
Des matins mouillés de fadeur
Qui donnent aux heures le poids d’un labeur.

Sur le chemin gorgé, le pied hésite,
Incertain de continuer sa visite.
Sous la douleur, toute en réminiscence,
Le souffle peine à trouver sa cadence.

Les yeux hagards butent sur le brouillard
Désespérant d’y découvrir un phare.
Il y a des matins manquant d’envie
Où l’on cherche en vain le sens de la vie.



IL Y A DES MATINS (2/2)

Il y a des matins remplis de lumière
Où nos pas résonnent clair sur les pierres.
Des matins débarrassés de sommeil
Où le front court au devant du soleil.

Sur un sentier pavé de certitudes,
Le pas se coule dans son habitude,
Le souffle y accorde son amplitude
Et l’esprit y trouve son altitude.

La voie s’ouvre à nous sereine et limpide.
Son bel avenir efface le vide.
Il y a des matins pleins de cet espoir
Qui donne envie d’écrire son histoire.



ÉPHÉMÈRE

Dans l’ombre d’un sous-bois, trois pimprenelles
Avaient envie de devenir plus belles.
Il nous faut la lampe d’un projecteur
Pour mettre en valeur nos belles couleurs.

Tournez-vous vers moi leur dit le soleil
Et vous aurez un éclat sans pareil
Si vous suivez sans crainte mon conseil
Vous serez convoitées par les abeilles.

Le soleil, jouant avec les hautes ramures,
Faisaient clignoter leurs belles peintures,
Attirant les abeilles en tourbillons,
Faisant faire des détours aux papillons.

Au bout de quelques jours de ce manège
L’une se dit : mon cœur se désagrège !
Me voilà complètement dégarnie
Je subis du succès la tyrannie.



PENSÉES  SAUVAGES

Les pensées sauvages ne vont pas à l’école
Elles grandissent libres dans les herbes folles.
Elles se moquent de tous les raisonnements
Et ne supportent pas le moindre enfermement.

Elles fuient les herbiers et leurs catégories,
Et rigolent en couleur de nos théories.
Fulgurantes elles ne demandent jamais “pourquoi”
Pour vivre elles n’ont jamais besoin d’hausser la voix.

Les pensées sauvages se rient du temps qui passe,
De bousculer la norme, elles ne sont jamais lasses.
Sans qu’on les contrôle elles n’ont pas d’autre ambition
Que de faire avancer notre imagination.



RUE DE L’ARBRE SEC

Rendez-vous 25 rue de l’Arbre-Sec
M’avait-elle dit entre deux gâteaux secs.
Mon coeur, réclamant de l’amour ses miettes
Battait tel Roméo devant Juliette.

Perdu, je m’enquis auprès d’un quidam
Pour savoir trouver la rue de la dame.
“Il faut monter par le chemin de pierre”
Me dit-il, répondant à ma prière.

Je suis monté, plus haut que les collines
Oubliant d’un coup mes pensées câlines.
De la montagne, j’ai attaqué les pentes ;
Ma respiration se fit haletante.

Soudain devant moi je le vis, sublime,
Mon arbre sec, sous le regard des cimes.
Ne sachant plus pourquoi j’étais venu,
J’ai su que je ne redescendrai plus.



LA ROUTE EN LACETS

Minuscule lézarde, la route en lacets
Ne peut jamais tenir la montagne enlacée.
Pour monter, elle musarde en tours et détours.
Pour se hisser le long de ses rudes contours.

Elle est la fierté des homes et de leurs efforts
Et quand ils l’empruntent ils se sentent les plus forts.
Elle leur semble à jamais soumise à leurs voitures,
Sur l’épaule de roc, la petite éraflure.

L’invincible montagne, toujours immobile
Que nous avons soumise à nos automobiles
Se délite lentement sous le fil du temps
Roule et déboule vers la vallée lentement.

Effritement inexorable et sans espoir
Au regard de notre occupation provisoire.



VIEUX NÉVÉS

Vieux névés, chers pachydermes de glace,
C’est dur, l’été, de garder votre place.
Pour contenir du soleil les assauts
Vous vous tassez, vous faîtes le gros dos.

Vous espérez atténuer la chaleur
En vous cachant dans votre blancheur.
L’eau qui perle et s’égoutte est votre sueur
Qui vous rapproche de la dernière heure.

Quand les troupeaux montent aux pâturages,
L’estive devient pour vous un naufrage.
Vous espérez l’étoile des nuits claires
Les journées où le ciel reste couvert.

Cette année encore il faudra tenir
Tout un été qui ne veut plus finir.
Aurez-vous triomphé de votre effroi
Quand reviendra le temps des premiers froids ?



ROSÉE

Rosée miraculeuse enfantée par la nuit
Des vapeurs invisibles vous êtes le fruit.
Perles de cristal vous qui naissez du néant
Votre croissance tient de l’émerveillement.

Au pissenlit moribond, prêt à l’explosion
Vous offrez un diadème à cette dent-de-lion.
Encapuchonné de ses mille gouttelettes
Qui pourrait encore croire qu’il n’est plus qu’un squelette ?

Désaltérant sa sécheresse d’un espoir
Vous lui offrez encore deux ou trois heures de gloire
Avant qu’évaporée par l’ardeur de midi,
Vous le laissiez aller pour essaimer sa vie.



LE FANTÔME DE L’ARCHIDUCHESSE

L’archiduchesse, la reine des seiches,
En haut du balcon, faisait sa pimbêche.
Elle n’avait d’yeux que pour la Tramontane,
Qui par ici est rarement en panne.

Dès que l’étang moutonnait sous le vent
Elle fixait ce spectacle captivant.
Elle agitait ses bras, battait des cils
Et sa vie ne tenait plus qu’à un fil.

Un jour, qu’il était si beau et ardent
Un jour que son ballet fût si charmant
Ils partirent tous les deux vers la mer
Nous abandonnant notre monde amer.

Il ne nous reste plus de cette fête
Qu’une pauvre liquette et deux chaussettes.



FATAL PÉRIPLE

Il était né à Houat et s’appelait Loïc
Quand, menacé de cale sèche, il prit panique.
Alors il décida qu’il devait prendre l’air
Et mit le cap en direction de Saint-Nazaire.

La liberté lui apparut encore plus belle
Quand il doubla au loin les tours de La-Rochelle.
Quand la terre ouvrit d’un grand estuaire les ondes
Il s’y aventura, la trouvant bien gironde.

Il ne regrettait rien, jamais un jour de blues
Quand il se vit bientôt arrivant à Toulouse.
Sur le canal, à chaque écluse il a bien ri
Grimpant dans les coteaux de Castelnaudary.

Quand il lui a fallu traverser le Malpas,
Au bout du tunnel il a cru voir son trépas
Fatigué, il s’est laissé glisser aussitôt
Traversant sur sa lancée tout l’étang de Thau.

Et puis il a éteint tous les feux de sa rampe
Pour terminer sa vie parmi les hippocampes.
Il était né à Houat et s’appelait Loïc
Et il est mort à Sète en jouant au Titanic.



PLEIN LES BOTTES

Il avait toujours suivi les conseils.
Enfant docile élevé à merveille,
Élève attentif, étudiant brillant.
Employé modèle, mari vaillant.

Il avait gravi tous les échelons
De la vie accordée au diapason.
Agenda, planning, organisation,
Sans jamais de place pour l’évasion.

Un jour de Tramontane, il devint fou.
Adieu monde trop net, vive le flou !
Pour commencer, vivons les pieds en l’air
Pour voir autrement toutes nos affaires.

Oublions à jamais la ligne droite
Le monde tordu est plus adéquate.
Dans son désordre, partons en roulotte,
Je veux que mes rêves soient à ma botte.


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