temps de lecture 12 mn
AU FIL DU BOIS

D’année en année, la vie dépose son fil
Dessinant dans nos chairs tous les jours qui défilent.
Autant de tracés harmonieux ou sinueux
Selon qu’on a le cœur heureux ou tortueux.
Années lumineuses en fils d’argent si tranquilles
Années sombres teintées des couleurs de nos biles
Fissures d’un noir de deuil, ancrées dans nos dermes
Que la vie recouvre sans qu’elles ne se referment.
Comme le flot étiré d’un puissant courant
Épanché au hasard sur les rives du temps
Donnerait au sable l’empreinte de sa loi,
Nous sommes marqués à cœur tout autant que le bois.
LES CHAISES OUBLIÉES

Elles sont toute une armée, rangées dans l’ombre
Comme autant de petits soldats en nombre.
Oubliées, elles sont tristement vides,
Frissonnant au fond des églises humides.
Jadis, ils étaient nombreux les fidèles
Qui venaient le dimanche en ribambelle.
Elles pouvaient alors, craquer à leur aise
Traîner des pieds sans que ça ne déplaise.
Aujourd’hui, on n’a plus peur du néant
Dans notre beau monde de mécréants.
Dans les églises, on y vient en visite
Marchant, le nez en l’air, juste en transit.
On s’émeut parfois des jeux de lumière
Dont leurs assises semblent coutumières.
Au mieux, pour donner au lieu notre obole,
On s’interroge de leur farandole.
Mais que font toutes ces chaises céans ?
Elles guettent l’arrivée d’un séant.
PAGE BLANCHE

Ce soir, l’écrivain est d’une humeur noire
Son encrier, où il met ses espoirs,
Reste sec. Malgré toutes ses suppliques
Il n’y a rien, pas le moindre déclic.
Ses idées restent floues prêtes à s’enfuir
Il lui semble que tout cherche à lui nuire.
Sa page blanche, jaunie sous la lampe,
Reste vierge de jambages et de hampes.
Les mots glissent sur ce miroir si lisse
Sans qu’une phrase jamais ne se tisse.
Aucun remous n’agite ses pensées
Ce soir sa plume ne veut plus danser.
Son cerveau reste noyé dans la brume
Qui monte d’une eau plate et sans écume.
Rien ne frémit, il sent déjà qu’il flanche
Ce soir c’est sûr, la page sera blanche.
INDIFFÉRENCE

Allait-il lui répondre, oui ou non ?
Son portable, sonnant comme un clairon,
Heurtait inlassablement une absence
Qui l’habillait d’un manteau de souffrance.
Ballottée, avec le cœur de travers,
Par des vagues de sentiments amers,
Elle sentait une détresse éperdue
A la simple idée de l’avoir perdu.
Cheveux dans les yeux pour cacher ses larmes,
Déjà toute prête à rendre les armes,
Elle n’était plus que tourments et tempête
Aveuglée dans des remous de défaite.
Fier, insensible au bout de la jetée
Le phare se dressait plein d’âpreté.
Ignorant ce cœur lourd comme une enclume,
Il comptait les vagues, gorgées d’écume.
CHIMÈRES

Dans les profondeurs de l’imaginaire
Tout échappe à la pensée linéaire.
On y descend pour y perdre conscience
Et oublier tout ce qu’on sait d’avance.
On y flotte, bercé entre deux eaux,
Pour retrouver les douceurs du berceau.
Dans ce monde liquide où tout est lent,
C’est bon de dépasser l’entendement.
Dans des halos diffus teintés d’ivoire
On est assuré un jour de pouvoir
Rencontrer trois jolies fleurs de méduse
Qui dans l’instant vous serviront de muses.
ARRÊTER LE TEMPS

« Il sera toujours une heure moins vingt »
Ainsi en a décidé l’écrivain.
Dans le ciel les nuages sont figés,
Les cloches dans le silence ont plongé.
D’un trait de plume il a bloqué l’horloge
Et le village est là qui s’interroge.
Où est donc le quidam qui, fou à lier,
Osera monter par cet escalier ?
Et même, qu’est donc devenue la clé
De la porte qui ouvre le clocher ?
Comment réparer cette mécanique
Se disent tous les gens, pris de panique.
Nous voilà tous prisonniers du présent.
Il n’y a plus ni après ni avant,
Impossible de rêver à ce soir.
Sans avenir, il n’y a plus d’espoir.
REGRETS

Une petite poule d’eau
Dans une mare à trois roseaux
Nageait en rond en ronchonnant
Trouvant son sort bien ennuyant.
Sur le miroir si gris du ciel
Elle laissait couler son fiel
Désespérant sa solitude
Et son monde de platitude.
Elle rêvait d’admirateurs
Chantant sa louange à toute heure
Mais il n’y avait que trois feuilles
Qui la regardaient d’un sale œil.
Elle avait rêvé d’autres gloires,
De petits matins, de grands soirs
Elle était prête à tout plaquer
Pour finir en canard laqué.
LES RUES DU VIL ÂGE

Où vont les silhouettes lointaines
Qui s’éloignent, portant leur peine
Se faufilant dans les passages
En avançant de leurs pas sages.
Sous les arches de ce temps qui nous voûte
Elles cherchent du regard, coûte que coûte,
Un coin de ciel bleu où porter les yeux
Pour se souvenir du monde joyeux.
Chacun s’enfonce sous les porches d’un village
Où chemine sa vie qui traverse les âges.
De rues en ruelles la marche devient lasse
Espérant un salut tout au fond d’une impasse.
MATERNITÉ

Une pauvre fleur, déjà presque desséchée
Voyait défiler le nombre de ses années.
Elle craignait de devoir goûter l’éternité
Sans jamais rien savoir de la maternité.
Mais, il n’y avait plus d’abeilles à l’horizon
Pour pouvoir lui offrir cette belle occasion.
Cette crainte, dans son cerveau, devint virale
Tordant ses idées dans d’infernales spirales
C’est ainsi qu’elle accoucha, à tire-larigot,
De toute une flopée de petits escargots.
Pour la remercier, c’est juré et c’est craché
Les limaçons resteront sur elle accrochés.
Promesse d’enfants que la vie souvent renverse ;
Ils s’en iront joyeux à la première averse.
DEUX MONDES

La poignée à fond, il arrive en trombe
Percutant l’eau aussi fort qu’une bombe
Noyé dans la furie de son scooter
Déchiré par les cris de son moteur.
Il bondit comme une flèche d’écume
Volant sur l’eau, léger comme une plume.
Les muscles tendus, les cheveux aux vent,
Il est le maître, il a juste vingt ans.
Le voilier a mis en panne, il attend,
En se balançant, le retour du vent.
Son barreur, ravi de cette accalmie,
Dos au soleil, goûte le clapotis.
Occupé à sourire aux goélands,
Plus rien ne le presse, il a soixante ans.
L’ESCALIER DE SHAKESPEAR

Encore une marche, encore une marche
Et à ses trousses tous les patriarches
Qui lui crient “C’est interdit de monter,
Reviens ici, c’est notre volonté”
Mais de tous leurs conseils il n’en a cure
Il veut grimper pour s’enivrer d’air pur
Son cœur éclate à savoir qu’elle l’attend
Quelque part là-haut, après le tournant.
Sa belle, son élue, son tendre amour,
Vêtue de soie dans ses plus beaux atours,
Lui réservant le plus tendre des miels
En haut du balcon ouvert sur le ciel.
Car elle aussi, elle a le cœur en miette.
Lui c’est Roméo et elle Juliette.
AU CHAMP D’HONNEUR

Dès que le clairon a sonné l’heure du printemps
Ils ont déployé leurs étendards rouge sang.
D’un seul élan ils ont pris d’assaut la colline
En se riant du vent, des roches et des épines.
Ils ont pris la position sans coup férir
Se mêlant aux graminées sans rien flétrir.
Tous ensemble et dans une belle harmonie
Ils ont défendu les couleurs de la vie.
Pour un siècle, pour un an, pour une heure,
Ils ont gagné la bataille des fleurs.
Ils l’ont réussi sans heurt et sans haine ;
Hommes si fiers, prenez-en de la graine !
HARMONIE SECRÈTE

Regardez ces deux là, comme ils vont bien ensemble
Tels les chevaux du Cadre Noir, marchant à l’amble.
Chacun soutient l’autre dans une belle union
Regardant tous deux dans la même direction.
Bien des couples pourraient envier cette harmonie
Où aucun ne revendique l’hégémonie.
Ils marchent en même temps, d’un pied d’égalité
Avec force et vigueur mais sans brutalité.
Mais où est donc ce lien secret qui les maintient
Qui fait que pour eux deux, la vie roule aussi bien ?
Quand certains se servent du fiel à pleine tasse,
Eux ont trouvé la clé : “In Vino Veritas” !
LES DÉLAISSÉS

C’est un de ces bateaux qui sont laissés pour compte
Et qui nous attendent, le regard plein de honte.
Meurtris de ne plus savoir comment nous séduire,
Comment nous donner à nouveau l’envie de fuir.
Ils ne sont pas abandonnés, juste oubliés,
C’est fini le temps où ils étaient nos alliés.
L’eau paresseuse qui s’écoule sur leur flanc
N’est qu’un pâle reflet de leurs anciens élans.
Trop sagement amarrés, le nez dans les herbes,
Ils ruminent contre nous des pensées acerbes.
Qui donc aura la bonté de prendre le temps
De les ramener à la mer qui les attend.
LES ABANDONNÉS

Trop longtemps délaissés, ceux-là ont eu leur compte
Et cette fois, c’est à nous d’en porter la honte.
Celle de les laisser pourrir dans la nature
Griffant le paysage en d’horribles ratures.
A les maintenir ainsi, privés de jusants,
Nous les avons contraint à l’état de gisant.
Rejetés sans vergogne le long d’une haie
Ils témoigneront pour longtemps de nos méfaits.
Affalés, délabrés, ravagés par le chancre
On les a fait jeter ici leur dernière ancre.
Éventrés, ils s’exhibent en lugubres blessures
Qui plantent dans mon cœur autant de meurtrissures.
LES BOUÉES DU PATRON FÉLIX

Elles se sont toutes bien alignées en rang d’oignon
Pour aider le Félix à gagner son pognon.
La main sur la rampe et le ventre vermillon,
Elles restent sages jusqu’au moment du plongeon.
Mais une fois larguées au dessus des casiers
Seules au large, elles auront le temps de s’extasier.
Monter et redescendre au bon vouloir des vagues,
Au dessus des flots faire balancer leurs dagues.
Pour un temps elle clapoteront en père peinard
Posées sur l’échine de la mare aux canards.
Les copines de bord ensemble danseront
En attendant un jour, le retour du patron.
Ah! La belle félicité que la vie des bouées.
LA LUMIÈRE DU MONT (1/2)

Là, déjà presque à la porte du ciel,
En haut de la flèche, c’est Saint-Michel.
Éclat d’or dans la lumière divine
Domptant un dragon qu’à peine on devine.
Inondé de lueur, sa foi rayonne
Et devant lui, le malin désarçonne.
Tôt le matin le message est limpide :
Dieu lui a prêté son bras intrépide.
Le soleil acquiesce dès qu’il se lève
Donnant au Mont son éblouissante sève.
Les pèlerins, transis jusqu’à la moelle,
Reprennent vie découvrant cette étoile.
LA LUMIÈRE DU MONT (2/2)

Pourtant, quand survient l’heure du couchant
Un monstre se redresse, terrifiant.
Toute la cathédrale est un dragon,
A son sommet, Saint-Michel se morfond.
Elle étend ses cornes hérissées de kystes
Vêtues de la noirceur de l’Antéchrist.
Saint-Michel, ses ailes coupées, livide,
Titube, impuissant, happé par le vide.
Au pied du Mont offensé qui se tait
Les hommes perdus, poussés par le fouet,
Retrouvent la mer qui les a fait naître
Et les remporte au large du verbe “être”.
ACROBATES

Méli-mélo au ras de l’eau,
Voguez donc, hardis matelots!
Grenouilles accrochées à vos ailes,
Dans le vent, jouez aux rebelles.
Comme acrobates du désordre
Vous en êtes le premier ordre.
Cherchez du vent la bonne manne
Dans vos habits de Spiderman.
Vous les funambules sans fil
Le regard perdu sur une île
Vous vivez une forte idylle
Avec les vagues qui défilent.
AFFRONTEMENT

La marionnette à la couleur d’airain
Attendait que rugisse le “marin”
Pour qu’enfin il la prenne sous son aile
Et s’amuse à lui tordre les ficelles.
Ainsi, les adorateurs de gros temps
Ne se plaisent qu’aux milieu des tourments.
Pour eux ils faut lutter contre le maître
Pour mériter les honneurs du verbe “être”.
Ils tirent, chacun à un bout du fil
Pour connaître à la fin, le plus habile.
Deux petits coqs, équipés de leur dague,
N’auraient pas trouver meilleur terrain vague.
LE GUITARISTE

Le village et la place ont disparu
Le public, lui non plus, n’existe plus.
Il n’y a plus qu’une bulle qui vibre,
Tout un univers où il se sent libre.
Il peut à son gré, d’une mélodie
Faire sonner toutes les harmonies
Ou bien marteler tous ses désaccords
Empoignant sa guitare en corps à corps.
Il peut la faire rire sous les trilles
Ou pleurer, en mémoire d’une fille.
Il peut l’effleurer avec des mots doux
Ou bien la déchirer sous son courroux.
Quels que soient ses excès, on lui pardonne,
Remerciements, des bonheurs qu’il nous donne,
Nous livrant dans sa communion magique
Toute l’humanité de sa musique.
SOLITAIRE

Certains par goût se tiennent à l’écart
Et vivent isolés sur leur rempart.
Ils regardent au loin les bois des autres
En jetant sur eux un regard d’apôtre.
Il ne faut pas y voir une fierté,
Il est cher le coût de la liberté.
Quand on veut rester tout seul sur la butte
C’est à tous les regards qu’on est en butte.
Quand le vent de la vindicte se lève
On est meurtri jusqu’au cœur de sa sève,
Privé du réconfort de la forêt
Il faut endosser le sort de l’ivraie.
Souvent les âmes seules sont noueuses
Leur grain est fin sous l’écorce râpeuse.
EMPREINTES

On trouve sur le sable de nos plages
Tous les reflets de nos vies de passage
En relief ou en creux, étrange image
Que cette géographie de mirages
L’eau y creuse des falaise lointaines
Des vallées échevelées, incertaines,
Imprégnées d’humeurs que les vagues drainent
Dans leur obstination prométhéenne.
Le sable et ses paysages mouvants
Se nivelle sous les effets du vent.
Que deviendront nos sillons émouvants
Foulés par les pieds de nos survivants ?
⭐ Laissez votre avis sur cet article !


Laisser un commentaire